Les bancs de pierre avaient un cœur

unbrindemaman © EM – Les bancs de pierre avaient un cœur.

Se balader en famille à la rencontre de ce coin de paradis a illuminé ma journée. Une vue à couper le souffle. Une nature verdoyante et accueillante. Une petite aire de jeu. Le bruit des ballons qui tapent le sol, et les éclats de rires qui résonnent avec. Une lumière rasante… et puis, ce banc.

Le banc, c’est LE mobilier urbain par excellence, celui qui m’a permis de tenir le coup lorsque j’étais enceinte, mais aussi celui qui m’a beaucoup manqué lorsque les douleurs étaient harassantes et que je ne n’en pouvais plus d’avancer.

Citoyenne en détresse, ce simple dispositif avait alors plus d’humanité à mes yeux que bon nombres de jeunes gens qui préféraient filer en flèche et regarder leur pieds plutôt que de me tendre la main.

Aujourd’hui encore, à chaque fois que j’aperçois un banc, j’ai une foule de souvenirs qui se présentent à moi. Je me souviens des douleurs, et puis du réconfort que chacun des bancs que j’ai essayés a pu me procurer, et j’en suis reconnaissante. Les urbanistes qui les agencent pour nous le savent, les bancs font partie de ces détails du paysage visuel que nous ne remarquons que lorsque nous en avons besoin. Ils sont gratuits, généreux, généralement libres ; ils se font discrets, sont souvent malmenés mais restent toujours « serviables ».

Oui, les bancs sont un peu les bons amis muets de nos balades, mais aujourd’hui, et de plus en plus, ils se métamorphosent et en disent beaucoup sur notre société. Nous les pensions incapables d’exprimer un mécontentement, pourtant les voilà qui semblent se débattre. Oubliez la pierre douce et lisse qui les composait ! Oubliez encore les tendres fibres de bois qui supportait nos poids ! Les enfants de nos gentils compagnons de route ont hérité de bien moins nobles matériaux.  Les nouvelles générations sont aussi gris et froid que le message qu’ils renvoient. Ils ont rapetissé au soleil. Il leur pousse des bras, et certains se voient même amputés d’une part de leur identité : leur assise (lorsque qu’elle n’est pas inclinée). Ces bancs du futur, nous les voyons fleurir de plus en plus. Certains extrémistes, quasiment inutilisables, nous narguent et portent des noms barbare : appui ischiatique… ou banc assis-debout pour les âmes sensibles. Les nouveaux accoudoirs intermédiaires, qui nous séparent les uns des autres (sur ces mobiliers qui offraient pourtant la promesse de toutes les rencontres) sont le symptôme le plus évident que laissent transparaître ces bancs modernes.

Les bancs, qui ressemblaient à un cadeau particulièrement doux et attentionné, sont tombés malades, mais pour tout dire, c’est en fait seulement dans la tête de ceux qui les commandent que le débat a lieu. Cette maladie, qui a atteint quelques cerveaux antipathiques, est née d’un rejet et d’une crainte bien spécifique : celle que les sans domicile fixe (SDF) puissent se complaire et rester vissés à ces objets. Malheur donc, si des SDF pouvaient trouver satisfaction, confort ou sympathie à l’égard de ce mobilier urbain. L’objectif premier de ce mobilier n’était-il pourtant pas de procurer du repos, du réconfort et un support aux citoyens en détresse ?

Cette métamorphose qui s’est emparée des bancs de nos villes est symptomatique d’une société qui va mal. À l’heure où des hommes qui n’ont plus de toit, cherchent à tout prix le moyen de dormir ailleurs qu’à même le sol, d’autres sont payés pour trouver les moyens les plus efficaces de les en empêcher.

C’est une guerre unilatérale qui ébranle tout sur son passage. D’un côté, il y a des commerciaux avides d’argent, des politiciens qui ne s’intéressent qu’au résultat, des sociologues qui étudient les lieux et les comportements, des designers qui élaborent de nouveaux monstres, des philosophes et des journalistes qui se taisent ou qui ne crient pas assez fort, des urbanistes qui composent avec ce qu’on leur soumet et puis des exécutants qui n’ont pas leur mot à dire… De l’autre, il y a les nuisibles qu’il faut faire disparaître du paysage visuel pour tenter d’éradiquer l’idée même que le sytème puisse avoir des failles.

Le banc en bois que nous avons croisé cet après-midi avait quelque chose de rare, de précieux et d’irréel. Vous le voyez au travers de ma photo, le cadre est bucolique oui, mais plus encore, le banc est chaleureux, il est large et sa surface est plane. Ce genre de banc généreux et simple date d’un temps ou les hommes n’avaient pas d’intentions, sinon celles de mettre à disposition de leur concitoyens des moyens de se reposer.

Aujourd’hui, plusieurs corps de métiers, privés ou publics, s’organisent, se rencontrent et échangent donc pour s’assurer ensemble qu’une poignée d’hommes sans toit ne puissent pas profiter d’un semblant de lit.

Mais, si laisser des hommes dormir sur des bancs est un problème pour le paysage urbain d’une ville, n’est-il pas plus alarmant encore de voir certains déployer de l’énergie et de l’argent pour entraver le repos plus ou moins réparateur d’hommes qui n’ont rien, et qui sont, en règle générale, aussi visibles que du mobilier urbain ?

Autrefois, les hommes avaient un cœur, ils construisaient des bancs de pierre ou de bois, puis ils tendaient le bras, aussi. Aujourd’hui, le mobilier urbain est pensé pour chasser plutôt que pour contenter, et lorsque les bancs de pierre se sont mis à faire battre des coeurs, les hommes sans cœur les ont détruits.

Non seulement il y a quelque chose de malsain dans la démarche qui vise à faire oublier une lacune évidente d’un sytème qui laisse des personnes en marge de la société, mais en plus il y a un deuxième échec qui est que ce qui interpelait à peine (à tort) est désormais exacerbé, sans pour autant bouleverser les cœurs.

Les sans-abri n’ont d’autres choix que de rester, alors ils sont finalement là, allongés sur des bancs froids, étroits et cisaillés par des accoudoirs intermédiaires, sous nos regards démunis. Aujourd’hui, nos regards sont démunis au même titre que ceux des générations qui nous ont précédés, puis ces situations se sont normalisées. Voilà le grand danger : chaque jour est porteur d’une situation qui s’aggrave et chaque jour est porteur d’une situation qui se normalise, allant jusqu’à faire de notre paysage visuel un ramassis de misères auxquels nous devenons insensibles. Nos coeurs se durcissent et nos yeux se referment un peu chaque jour, parce que la misère n’est pas belle à regarder et que nos petites voix ne portent pas plus loin que le premier rouage d’un sytème qui nous dépasse.

Mais heureusement, il y a quelques choses qui redonnent de l’humanité à cette mascarade… Et figurez-vous que ces concepts sont même contenus dans la devise de la république française ! Ainsi, même si les bancs d’acier font plus de mal que de bien, nous continuons d’être des usagers libres de nos faits et gestes. Nous sommes moins bien installés et ce, que nous soyons sans domicile fixe, personne âgée ou femme enceinte…  Liberté, égalité…

Image libre de droit – Cette image est étonnante et dégradante, mais elle a le mérite de mettre le doigt sur une injustice… et elle n’illustre pourtant pas encore le dixième des situations rocambolesques que j’ai pu voir à Paris notamment. (ici, le banc est encore plutôt assez doux).  

… à la différence que les sans domicile fixe n’ont justement pas de domicile… La fraternité manque à l’appel.

EM.

Ces remarques, je ne suis pas la première à les faire et j’espère ne pas être la dernière à les faire tant qu’il y aura des injustices à dénoncer. Je n’ai pas de solution pour laisser les bancs propres s’ils étaient pris d’assaut par des gens dans le besoin. Il ne devrait simplement pas y avoir de gens dans un besoin tel qu’ils puissent avoir besoin de passer leurs nuits sur des bancs publics… Je sais qu’il y a un monde entre mes utopies et la réalité, mais je voulais tout de même écrire cet article pour livrer mon ressenti vis-à-vis de cette piètre évolution qui n’est finalement agréable pour personne. Heureusement, il reste encore beaucoup de beaux bancs dans notre pays, j’espère pour longtemps.

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15 réponses à Les bancs de pierre avaient un cœur

  1. C’est un très joli plaidoyer ! Je soutiens entièrement ton discours !!!!

  2. Petite étoile*** dit :

    Très bel article encore une fois. Je retiens cette phrase si bien dite : »lorsque les bancs de pierre se sont mis à faire battre des coeurs, les hommes sans cœur les ont détruits »
    Bravo pour cet article!

  3. Pachamaman dit :

    Je ne verrai plus les bancs de la même façon 😅 déjà que j’étais déjà sensible à ce sujet, je n’avais encore jamais vu personne faire un article à ce sujet 🙂 joli article ! Bises

  4. Un article très intéressant, écrit avec une belle sensibilité.

  5. Encore un très bel article. Décidément, on ne sa lasse jamais de toi. J’adooore te lire. Tu as une écriture fluide et tu mets le doigt sur ce qui fait mal!
    Bravo pour ce plaidoyer

  6. Très beau texte écrit surement avec beaucoup d’émotion !
    Bon weekend à toi 🙂

  7. Justine dit :

    Cet article est sublime, poignant, et tellement juste… Merci de dénoncer, de partager ce ressenti, tellement profond et sincère. Je vais le partager sur ma page facebook, il mérite d’être lu par le plus grand nombre <3

  8. Marine dit :

    Merci pour cet article, magnifiquement bien écrit…il n’y a rien d’autre à dire je crois.

  9. Dinde De Toi dit :

    Réflexion intéressante 😀 sur un sujet qui a priori ne me passionne pas particulièrement, même si pendant de longues années ma bande d’amis et moi avons squatté, taggé, gravé et repeint plusieurs fois ce banc que nous adorions 😅.
    Les bancs avec accoudoirs au milieu ne plaisent à personne, cela reflète tellement de rigidité 😔.

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